PRESSE 

La presse parle de la Caverne aux livres :

La caverne magique d'un libraire d'Auvers-sur-Oise
Article paru dans Le Monde du 30.08.96

Dans l'antre de Philippe Ferry se côtoient des trésors pour bibliophiles et des « occasions » à quatre sous. Mais cet amoureux est surtout à la tête d'un fabuleux ensemble d'ouvrages religieux, et veut créer un « village du livre » à Goussainville


A Auvers-sur-Oise, dans cette banlieue élargie qui grignote la campagne, la mémoire ne se trouve pas, comme on croit, sur la piste trop courue des peintres d'antan, mais peut-être, plus discrètement, dans une librairie insolite, La Caverne aux livres. A deux pas de l'auberge où mourut Van Gogh, il faut entrer dans cet ancien hangar de la SNCF où « le livre de seconde main », comme on appelle ici les ouvrages d'occasion, a trouvé un havre. Récemment, la caverne s'est même dotée d'une annexe : deux trains postaux vétustes transformés en bibliothèque.

Comme tout lieu où le passé a ses droits, celui-ci dégage un fort parfum d'éternité ; cependant, il s'agit là d'une éternité active, mobile. Dans un chaos difficilement descriptible (sauf à imaginer, peut-être, l'activité d'un port de commerce), les cartons et les caisses lâchent sous la pression des livres. Surgissant de toutes les époques à la fois, ils s'entassent, s'empilent, tombent, gisent, se tiennent en équilibre, grimpent, s'alignent sur d'interminables rayons. Le livre sans qualité, roturier, voire grotesque parfois, côtoie le livre rare, semi-rare, assez rare, assez courant mais difficilement trouvable. Dans la catégorie « rare » se sont vendus ici au fil des exemples qui traversent la mémoire du libraire un livre d'heures du XIVe siècle ou un atlas aquarellé du XVIIS,eÕ (100 000 francs). A La Caverne, le négoce s'effectue autour d'un petit répertoire d'expressions : « Oh ! ça, ça cogne ! », signifie que vous venez de franchir le cap de l'ouvrage à 100 francs. Plus sobrement, avec « c'est cher », on glisse sur le terrain de la bibliophilie où le prix de l'ouvrage est fonction de sa cote. Pour le reste, c'est à dire pour l'immense majorité des ouvrages, les tarifs n'excèdent guère 20 ou 30 francs à moins que, dédaigneusement, on ne vous dise : « Bof, celui-là, je vous le donne. »

Depuis trois ans, La Caverne aux livres est le quartier général de Philippe Ferry, libraire. D'une haute stature, pourvu d'une épaisse paire de lunettes, ce latiniste féru de philosophie et de théologie réalise ici sa vocation de toujours. Issu d'une famille où se succédèrent trois générations de bibliophiles et de collectionneurs, Philippe Ferry (il se souvient subitement que sa grand-mère commanda un recueil de Verlaine illustré par Bonnard...) a abandonné ses anciennes activités de journaliste puis de directeur commercial à la Caisse des dépôts et consignations ; autant d'années « d'ennui grassement payé » dont il se détourne sans remords, pour se consacrer entièrement à sa seule passion.

Si d'aventure la discussion s'engage, s'il vous fait asseoir sur l'une de ses chaises mal rempaillées ou sur le canapé défoncé, vous découvrirez une face plus cachée de son activité. Le libraire vous remettra la clef de sa chapelle. La chapelle Saint-Nicolas se trouve en effet un peu plus loin, sur les hauteurs d'Auvers, près d'une ancienne léproserie, au lieu-dit hameau de Chaponval. Vous pousserez une grille qui grince et traverserez un jardin en friche où l'étroitesse du sentier est déjà une indication sur la fréquentation du lieu. La clef ouvre la porte principale de ce bâtiment adandonné du XIXe siècle, prêté par la municipalité, où Ferry et son associé le directeur de L'Intermédiaire du livre, une librairie de la rue Bonaparte, à Paris ont ouvert, dans la confidentialité, la plus importante librairie religieuse d'occasion européenne, avec environ 80 000 ouvrages. Ceux-ci, pour la plupart, proviennent d'anciennes bibliothèques de monastère dont les pages portent encore les sceaux. Destiné à un public plutôt spécialisé, le classement est ici plus rigoureux : histoire des religions, écrits de saints, théologie... On trouvera aussi une collection exceptionnelle de biographies (5 000 environ) qui, curiosité sociologique, furent rassemblées par d'ex-congrégations féminines... Au-dessus des rayons et des bancs où l'on pourra consulter les oraisons de Bossuet ou les poèmes visionnaires de saint Jean de la Croix, la seule présence visible est une petite statue de la vierge suspendue dans sa niche. ÉPOPÉE SOCIALE

On l'aura compris, Philippe Ferry associe à ses talents de bibliophile un don inné de la mise en scène, ou, pour être exact, une acuité spéciale à ce que Bachelard appelle « la poétique de l'espace ». Point de livres sans lieux, mais encore, pour couper court au badinage de ceux qui prétendent que le livre appartient au passé, point de lieux sans livres. Le nouveau projet du libraire d'Auvers est à la mesure de cette devise qu'on lui prêterait volontiers. Il y a deux ans, Ferry a découvert dans la même région, en la vieille ville de Goussainville (Val-d'Oise), ce qu'il n'hésite pas à appeler « un Oradour administratif ». Si l'image est forte, la réalité ne l'est pas moins. Par l'un de ces aléas malheureux du progrès, cette charmante cité d'Ile-de-France est aujourd'hui ville morte. Hormis une PME qui semble tourner au ralenti et quelques rares silhouettes dont on ignore s'il s'agit de squatters ou d'anciens habitants, les maisons de Goussainville sont vidées et murées, l'église fermée, les rues et les deux places ombragées sont vides. A l'angle de la rue Brûlée ou de la rue du Bassin, des affiches invitent à la mobilisation ; mais il n'y a plus personne pour les regarder. Il n'est cependant pas besoin de voir le gros oiseau noir qui y est dessiné pour comprendre la situation : au-dessus des maisons, à basse altitude, un cortège ininterrompu d'avions vrombissants. Nous sommes près de Roissy, dans la trajectoire des pistes.

C'est justement là que Philippe Ferry a décidé de mettre les pieds dans le plat et de réaliser son grand projet : créer à Goussainville un village du livre. Mais les Aéroports de Paris, aujourd'hui propriétaires des maisons évacuées, n'entendent pas faire de publicité sur l'envers de ce décor. D'ailleurs, si Goussainville n'a pas déjà été rasée, elle ne le doit qu'à son église, classée monument historique, et aux protestations d'une association animée par Fabrice Têtard, le vétérinaire local... Après deux années d'âpres négociations, les Aéroports semblent sur le point de consentir. Quoi qu'il en soit, Philippe Ferry, secondé par deux jeunes libraires chômeurs, prend le pari de prendre possession des lieux dès le mois de septembre. A cette occasion, la cité sera rebaptisée « Goussain Livre ». Ostensiblement, ce projet prend aussi les allures d'une épopée sociale : non seulement le village sera ressuscité, mais ici on créera également des emplois. En plus de ses deux auxiliaires (les « intellos-chômeurs », comme il les appelle), le libraire, via des subventions drainées par l'association de Fabrice Têtard, engagera les chômeurs de la région pour réaliser les travaux nécessaires à l'installation.

Initialement, le projet du village du livre, tel qu'il est formulé, est proche de la politique déjà pratiquée à La Caverne : mélanger le livre à 10 francs et la bibliophilie. Cependant, l'abondance d'espace inspire aussi des projets plus ambitieux. Ferry a déjà commencé à prendre contact avec des maisons d'édition. Sa suggestion est la suivante : ouvrir à Goussainville des boutiques où, sauvés du pilon, les invendus seraient proposés à un prix modique certains ont déjà fait savoir que le projet ne leur déplaisait pas. Difficile en effet de ne pas souscrire à l'enthousiasme suscité par des réalisations comme La Caverne aux livres, la chapelle Saint-Nicolas ou le futur « Goussain Livre ». A cela, la raison n'apportera qu'un éclaircissement partiel. Certes, tout est bien pensé, mûri, animé des meilleures intentions... et surtout, peut-être, les librairies de Philippe Ferry sont elles-mêmes des univers de roman.

CYRIL JARTON

source : Le Monde

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